Writing Dreams: Students’ texts from Les Ateliers d’écriture

Elisabeth Bing’s school has compiled a sample of the work developed by four students during  its  Writing Dreams workshop celebrated on the 29th and 30th of November. The French school has been the pioneer of our EACWP project year Dreams. The texts are currently available only in French while the English version is completed and published

1

Cerises

Pascal C. Tanguy

PascalDe la terrasse ensoleillée, là où il fait toujours bon et chaud, de ce domaine où je me sens toujours protégé par l’unique femme que j’ai connue jusqu’ici, je descends, je traverse pieds nus le pré aux herbes hautes comme ma taille et qui sentent bon l’été. Le pré descend jusqu’au muret qui sépare le pré de l’orée de la forêt. J‘arrive au vieux cerisier qui étend ses branches au-delà des pierres sèches un peu dans le désordre. Elle est là devant le muret, elle m’attend comme convenu la veille au soir …

Elle a mis sa petite robe blanche, celle que j’aime tant, elle s’est fait des tresses fines de ses cheveux châtains avec au bout des papillons en tissu rouge et jaune, et elle a même mis un peu de rouge à lèvre qu’elle a sans doute emprunté à sa mère. Elle est là, et je l’ai vue de loin, d’abord une tâche blanche, puis ses bras et ses jambes frêles, ensuite son visage radieux et tendre et son sourire qui semble me dire: Je suis là, pour toi, je n’attends que toi.

J’arrive au muret avec ses pierres chauffées par le soleil d’été, derrière la barrière des pierres commence le domaine de l‘ombre et de la fraîcheur, mais elle touche mon épaule avec sa petite main chaude et nous restons comme ça pendant un long moment impregné de bonheur. Les branches lourdes de cerises descendent vers le muret, mais nous n‘arrivons pas à y accéder. Cerises d‘un été, délices de cet après-midi ensoleillé, qu’aucune ombre ne peut cacher de nos regards. Instant sucré attendu depuis si longtemps!

Elle me demande de cueillir quelques-uns de ces fruits exquis dont nos palais ont gardé  la saveur depuis l’été dernier. Je grimpe sur le muret comme je le peux avec mes sandalettes de garçon, chaussures dont je suis si fier. Enfin, j‘arrive au tronc du vieux cerisier et je m’apprête à monter sur l’arbre malgré l’écorce qui fait mal à mes jambes nues.

Elle est là, en bas de l’arbre, le coeur qui bat, les yeux qui brillent, et elle savoure déjà le goût des cerises cueillies par ma petite main. Je suis  maintenant confortablement installé à même l’arbre et j’étends mon bras afin de pouvoir cueillir ces petites merveilles que la nature a prévues si abondamment pour nous. J’étends mon bras, je cueille une cerise, et c’est là que ça arrive, je perds mon équilibre, j’entends son cri, je tombe, mon visage arrache une pierre et j’atterris en bas du muret.

Elle est là, à mes côtés, les larmes aux yeux, elle m‘aide à me relever, et elle me prend dans ses bras, me serre un petit moment, je sens la chaleur et la tendresse de son petit corps, puis, elle regarde de près mon visage, sort un mouchoir et tamponne l’endroit juste au-dessus de mon sourcil gauche d’où sort un peu de sang. Tendre geste qui me fait oublier la blessure que je me suis infligé en tombant de l’arbre.

 C’est un après-midi ensoleillé, je viens de rentrer de mon travail. Je me regarde dans la glace et je vois la cicatrice tout près du sourcil gauche qui tend à disparaître au fil des années.

Rouge

Pascal C. Tanguy

Le pain sur la table et le couteau à côté.

Pain chaud, pain frais, pain qui vient de sortir du four, et le couteau tout près, le couteau bien aiguisé, prêt à couper la mie tendre, douce, chair obéissante, prête à être mangée, consommée, pain chaud, pain béni, pain sacré.

Il s’était levé tôt, pour bien démarrer la journée, il avait un titre pour un texte en tête, un texte qui ne pouvait plus attendre, un texte qu’il avait sur la pointe des doigts. Il était allé à la boulangerie en face, la boulangère était là, les joues roses comme toujours, un peu rouges peut-être ce matin-là – avait-elle encore passé trop de temps devant le four? – un tablier rouge aussi autour de la taille – pourquoi? se demanda-t-il – il avait acheté un bon pain de seigle qui lui rappelait des souvenirs d’enfance – la maison de ses parents, l’odeur du pain frais qui montait du rez-de-chaussée où se trouvait à l‘époque une boulangerie – et il était rentré chez lui – attention à la traversée de la rue, à cette heure-ci de la journée il y avait toujours un flot  incessant de voitures – surtout pas provoquer un accident avec tout ce que cela pouvait avoir comme conséquences – voitures endommagées, êtres humains blessés, du sang versé – et avait donc réussi à se faufiler entre les voitures matinales, et il était remonté chez lui.

Le beau pain sur la table et le couteau tout près, prêt à couper la chair molle, tendre, sensible … Combien de fois une copine lui avait suggéré d’utliser la machine à couper le pain, mais non, il avait insisté, il préférait le couteau pour couper le pain, étrange sensation de couper, sensation agréable dont la répétition la rendait encore plus agréable. Il s’appliquait avec énergie et rapidité cette fois-ci car il avait faim, il voulait prendre son petit déjeuner avant d’écrire le texte – enfin – qu’il avait au bout des doigts, le texte tout prêt à être livré, à être couché sur le papier blanc qui attendait, là, à côté du pain et du couteau:

Il coupait, il coupait rapidement quelques tranches, le pain cédait sans se révolter, la mie tendre cédait, et voilà que tout à coup de son doigt jaillit le sang, goutte de sang qui devenait plus grande, qui s’amplifiait, et avec étonnement, avec horreur il voyait le filet de sang devenir plus large, il ne pouvait plus détourner son regard, le filet de sang devenait ruisseau, son regard suivait les vaguelettes rouges du ruisseau, le ruisseau rouge devenait fleuve et il l’emportait dans un monde qu’il connaissait, un monde qui l‘avait accompagné tout au long de sa vie, dès son plus jeune âge, et surtout à partir du moment où il en avait vraiment pris connaissance, le monde du sang versé, le monde de l’être humain diable qui n’avait d’autre but que d’abattre ses semblables, en une longue parade les êtres humains défilaient sur une scène funeste devant lui, des enfants frais et frêles aux hommes et femmes dans la fleur de l‘âge, maltraités, torturés, jusqu’aux vieillards ivres de vie, ivres de mort, il voyait l’homme qui les massacrait à coup de couteaux, de pistolets, de fusils, de toutes les armes possibles, il voyait leur sang s’ajouter aux flots incessants du fleuve rouge, et il était là, à regarder ce scénario terrifiant, à faire pleurer, à faire gémir, à faire s’arracher les cheveux, et il savait – comme toujours – qu’il n’y pouvait rien, et s’il vivait encore cent ans, il ne pouvait rien changer à l‘homme devenu loup, l’homme devenu diable, il n’y pouvait rien, et une profonde tristesse s’accaparait de lui, et en levant son regard, il vit une toute petite lumière au fin fond du ciel se frayer un chemin, et il s’endormit ….

Ecrire le Reve-Collages

Isabelle Robin-Meyer

IsabelJe marche sur une route déserte. De chaque côté, à perte d’horizon, des champs. Je vais à la ville.  Au sommet d’un virage, dans l’air tremblé de chaleur, une femme m’adresse la parole. Agenouillée sur une dalle de granit scintillant blanc à faire mal aux yeux, elle tend sa voix vers moi. Le bas de son corps est drapé avec nonchalance d’un tissu chic et soyeux qui ondule légèrement comme dansé par une brise. Aucun vent dans la torridité vibrante. Le vêtement est une masse de longs et fins cheveux vivants. Si on s’approche, on les entend murmurer, chanter, se disputer. Une jupe en cheveux, c’est la nouvelle mode. La femme m’assure que je vais en trouver à la ville. Elle porte en haut une veste du dernier cri également, des ailes de papillons accrochées aux épaules, déployées vers le ciel. Je me suis arrêtée parce qu’elle m’a appelée. Elle ne parle plus. Elle me regarde d’un air narquois. J’ai honte. Elle se moque de moi. Je sais qu’elle sait ce qu’elle attend de moi, mais moi je ne le sais pas. Je sais par contre qu’elle ne peut bouger de sa place. Je veux partir, de toutes mes forces je veux continuer mon chemin. N’y arrive pas. Les champs déserts ne sont plus déserts, des statues façonnées dans un matériau minéral et pourtant chaud et souple comme un corps humain, ont poussé, poussent de plus en plus, en rangs serrés. Aucune ne peut avancer. La sensation de danger s’accroît, elles semblent pouvoir se déplacer, m’encercler, m’enserrer. Partir, il faut partir. Je me tourne, d’un côté, de l’autre. Je peux tourner mais non pas avancer. Je suis contrainte de tourner de plus en plus vite, sur place. Je me visse dans le sol. L’affolement augmente à mesure. Ne pas rester là! Je ne veux pas devenir une statue vivante! J’hurle d’un cri silencieux. Indifférence des statues, chacune dans sa posture déclamant des paroles comprises d’elles seules. Je m’enfonce dans la terre, le sol m’aspire spirale après spirale. Sensation vertigineuse d’une chute infinie. Face à moi, l’écrivain à tête de gazelle assis devant une ronde fenêtre aux persiennes-miroirs écrit la suite de mon aventure qu’il me laisse obligeamment regarder. Je me penche, je vois les caractères, c’est une langue connue. Je ne les comprends pas. Au fur et à mesure que j’essaie  de les déchiffrer, leurs formes se modifient, les mots s’allongent ou se rétrécissent, les césures changent de place. Je veux relire toute la page.  Mon regard se dirige vers le haut de la feuille. Elle est vierge. Je lève les yeux sur l’écrivain. Il n’y a devant moi qu’un pantalon rayé et une veste royale sur un porte-manteau. Des couloirs sans fin qui se succèdent. Rien sur les murs. Grandes fenêtres, lumière opaque. En fait, ni couleur ni lumière. Aucun repère. Aveugle, je vois. Esprit ensablé, englué. Seulement marcher, courir, affolée.

décembre 2013

Rêve du futur

Isabelle Robin-Meyer

L’enfant se sent bien, les étoiles sont bleues autour de lui. Il tend les mains vers elles pour les attraper, elles s’éloignent légèrement, il fait un pas, elles s’approchent, s’éloignent à nouveau et rient avec lui. Elles sont la représentation des esprits qui veillent sur lui. Son rire clair résonne sous la voûte des rouges et des jaunes. Il prend un sentier, puis un autre. Le sable sous ses pieds nus est fluide. Il est heureux et fier, il reconnaît le chemin. Il est souvent venu se promener dans ce jardin de sables colorés, mais alors un grand frère le guidait. A présent, il a la confiance des aînés, ils le savent prêt à explorer  les Enseignements. C’est la première fois qu’il se lance seul dans le Rêve, il est sûr d’arriver au centre du lieu merveilleux. Il marche. Les rouges et les jaunes s’assombrissent, mais il n’a pas encore peur, le souvenir de la main du grand frère le soutient. Les étoiles bleues s’éloignent peu à peu, ne reviennent plus. Tout s’obscurcit. Il ne distingue plus les couleurs. Le sable devient dur, rocailleux. Il se tord les pieds. Son rire s’étrangle. Il tend les mains. Ses aînés sont là, tendent les mains vers lui, mais l’espace entre eux s’agrandit. Le sol s’effondre, creusant, élargissant la distance. L’autre bord du gouffre est loin, loin. Il ne peut ni avancer ni revenir chez lui. Il est isolé sur un morceau de  terre qu’il ne reconnait pas. Il tombe, se recroqueville sur lui-même, et pleure.

Des mains essuyant ses larmes le réveillent. Il raconte d’une voix où filtre la peur ce qu’il vient de vivre dans le sommeil. On le rassure, on lui explique que c’est normal, qu’il ne peut arriver au bout de sa marche dans le rêve parce qu’il n’a pas encore terminé son initiation. il faut encore beaucoup de marches pour devenir Océan de Sagesse.

L’enfant est devenu adolescent. Le rêve revient plusieurs fois, d’une forme inégale, mais la scène finale est toujours la même : seul sur une terre inconnue, il ne peut rentrer chez lui. Une nuit, les images se précisent. Il ne joue plus avec les étoiles bleues, il a appris leur signification. Il communique avec les entités bienveillantes de ses rêves, il connait avec précision les éléments du territoire sacré et peut visiter à s on gré tel parcours ou tel temple. Sa promenade préférée reste celle du jardin de sable, un cercle coloré aux allées figurant les symboles de vie, comme celui que ses frères fabriquent patiemment avant la venue de dignitaires.  Dans son rêve, le jardin de sable se brouille, les grains s’éparpillent, les couleurs et les formes se mélangent, disparaissent. Les dessins n’ont plus de sens. C’est le chaos. La Vie a perdu ses symboles.

Tenzin se réveille, et les symboles reprennent leur place, jusqu’au jour où le mandala d’accueil patiemment semé par ses frères est piétiné par des bottes militaires chinoises.

Descent

Christine Devic

Christine DevicL’ascenseur était en panne. Aussi Claire entreprit-elle de descendre les escaliers. Elle longea le long tapis molletonné qui, au sixième étage, étouffait les bruits. Le cinquième voisin à gauche de son propre appartement avait dû faire exécuter des travaux car sa porte était maintenant couleur chêne alors que toutes les autres étaient couleur acajou. Claire se demanda si le syndic avait été averti. En général, il repoussait les initiatives individuelles. Elle arriva à la porte de verre qui donnait sur le palier, se retourna pour la fermer et s’aperçut alors que les paillassons avaient disparu. Elle était pourtant certaine d’avoir comme d’habitude trébuché sur celui de Madame Laflon, trop large. Elle en avait encore devant les yeux les lettres fluorescentes du Welcome. Seul demeurait son paillasson. Il lui parut ridiculement petit et surtout sérieusement râpé. Elle se promit d’en changer le plus rapidement possible et se mit à dégringoler les marches. Cinquième étage. L’horloge, la seule qu’il y eût dans les parties communes, marquait huit heures. Elle allait être en retard. Depuis son lever, tout allait de travers. Même son réveil qui n’avait pas sonné, ses œufs qui avaient brûlé, son dentifrice qui avait pris la poudre d’escampette. L’escalier entre le cinquième et le quatrième étage lui sembla long. Je suis vraiment fatiguée, se dit-elle. En bas, une autre pendule. Huit heures et quart. A quoi servent toutes ces pendules si elles ne sont pas à l’heure ? Sur sa montre, huit heures deux. Elle respira. Avait-on installé une pendule au niveau du troisième ? Non. Elle constata en revanche que son écharpe qu’elle nouait autour de l’anse de son sac avait glissé. Elle remonta quatre à quatre et la trouva au pied du mur où était accrochée la pendule. Mais de pendule, point. Je n’ai pourtant pas rêvé. J’ai un problème ce matin. Quand elle atteignit le rez-de-chaussée, elle ne savait plus combien d’étages elle avait descendu. Trois selon la logique, le double selon ses jambes qui avaient aussi oublié que les marches étaient si hautes. Devant la porte de l’immeuble, un ambulance et deux brancardiers : Madame Duvernais ?

– Oui, c’est moi.

-Suivez-nous s’il vous plaît.

Texte 2

Christine Devic

Lorsque je repris conscience, j’étais étendu au bord du fossé où était tombée ma voiture. M’aidant des mains et des genoux, je parvins avec beaucoup de difficultés à me relever. Je n’avais pas mal cependant. Je ne ressentais rien. Je ne voyais rien, surtout pas le rouge qui coulait de mes membres écorchés. Un silence cotonneux. Puis tout à coup, un éclair : celui des phares d’un camion dans la nuit. Paralysie générale. Le chauffeur éteint ses phares et je peux me mettre à fuir dans une rue qui court à l’infini entre des maisons basses comme dans les corons du Nord. Le bout de la rue se perd dans la brume, les personnages sont noirs et blanc sauf au premier plan où trois enfants en couleur jouent d’un instrument à cordes tandis que danse un petit chien. Aucun son, et le chien reste figé les pattes en l’air. Ils n’occupent qu’un espace restreint sur la chaussée mais je peine à les dépasser. Au fur et à mesure que je monte la rue, l’angoisse m’étreint et finit par m’empêcher de respirer. Je tombe enfin, après le virage tout à coup survenu, sur une tête d’épouvantail déposé dans un tonneau. La tête est recouverte d’un masque blanc, des cheveux filasses dépassent d’un chapeau à plumes. Le temps m’est compté. Je dois atteindre la tête. Je ne vais pas y arriver.

 

Première proposition 

Isabelle Giagnoni

Isabelle GiagnoniLe matin du drame, avant que le jour ne se lève, Emile avait fait ce cauchemar : un homme sans tête poignarde une belle femme rousse, nue, immobile, comme offerte au couteau. Sa cécité le pousse à frapper le corps au hasard, le voici qui transperce le pied. N’y voyant rien, l’acéphale s’approche tout prêt de sa victime. Alors que son cœur tape violemment à un rythme effréné dans sa poitrine, il entend celui de la femme battre tranquillement. Sous des allures humaines, elle a le visage d’un animal d’un autre temps. On les épie. Serait-ce la même femme, obscène, cachée non loin, qui les observe ? A ses pieds, il perçoit une présence : un nœud de serpents grouillants enchevêtrés les uns sur les autres. Un des reptiles, la gueule ouverte, est sur le point de le mordre et de cracher son venin. L’imminence du danger insoutenable éveille Emile l’angoisse au ventre.

« Comment par tous les diables peut-on faire des cauchemars pareils ?» se demanda-t-il en reprenant ses esprits.

Deuxième et troisième proposition 

Isabelle Giagnoni

A califourchon sur la moto, Louise découvrait l’ivresse de la conduite. Pas une âme qui vive, la nuit et la campagne lui appartenaient, la voie était libre.

Elle avançait dans la douceur de la nuit d’été, la lune pleine éclairait suffisamment la route pour progresser lentement, apercevoir et éviter les cailloux, les trous, les branches. La lune avait toujours été là pour elle, elle était née une nuit de pleine lune, elle avait exercé son métier en fonction des lunes. Elle n’avait pas trouvé comment allumer la lumière sur la moto, c’était mieux ainsi, on ne pouvait pas la voir, juste entendre le ronronnement d’un moteur. Ses muscles se relâchaient enfin, la douleur de l’effort intense qu’ils avaient subi en maintenant Walter à bout de bras se dissipaient peu à peu de son corps. Son attention centrée sur le chemin devant elle, chassait l’image et le bruit des bottes de son amant tapant la margelle du puits. Le sang avait repris un rythme régulier dans ses tempes. Elle jetterait la moto, le manteau et le casque dans la rivière, où ils resteraient cachés bien après la guerre. Le puits avait reçu le corps de Walter, les eaux nettoieraient son crime.

Il fallait retrouver le chemin de traverse de son enfance, celui qui évitait route et village pour atteindre la rivière. Dans sa mémoire, l’entrée en était cachée par les arbres, à l’orée de la petite forêt qu’elle longeait. Elle trouva enfin le chemin de pierre, s’y engouffra pour s’apercevoir de son état d’abandon. Les hommes comme les bestiaux ne l’empruntaient plus. Elle dû ralentir pour avancer sur les pierres et la terre battue, mettre pied à terre alternativement à droite et à gauche pour garder l’équilibre sur le sentier cahoteux. Elle avançait dorénavant à la vitesse du pas du marcheur, l’ombre des arbres sur la droite obscurcissant sa visibilité.

Du temps avait dû passer depuis qu’elle progressait dans ce labyrinthe de broussailles et d’épines, par chance le casque et le manteau de Walter la protégeaient. Elle reconnut le lieu dit de « La mare aux crapauds qui chantent », le marécage se présentait devant-elle comme une grosse tache noire à la sortie du petit bois. Enfant, l’endroit les avait aimantés, c’était un de leurs terrains de jeu privilégié. Que d’heures passées là à regarder ses frères construire des pièges, attraper les grenouilles et imiter leurs croassements. Elle se souvenait de la cabane de branches cachée que Louis et Henri avaient construit, c’était une maison pour elle, elle l’avait tapissée de mousse pour s’y réfugier si d’aventure la ferme venait à disparaître. Comme ils étaient grands et forts ses deux frères, comme leurs rires retentissaient. Ils savaient tout faire de leurs mains, construire des cabanes, monter aux arbres, tendre des collets pour les lapins. Elle se souvenait du loup dont ils rêvaient tous, ils ne manqueraient pas de l’attraper un jour, la fourrure de l’animal lui reviendrait, Louis aurait eu le cœur, Henri les dents. Au souvenir d’une fessée générale qu’ils avaient reçu en rentrant d’ici un hiver où il avait tant gelé, Louise fut prise de rires. Ils s’étaient traînés jusqu’ici tous les trois, la paille dans leurs sabots. Le spectacle était féerique et inoubliable avec les stalactites de glace dans les arbustes. Henri avait montré sa bravoure en marchant sur l’eau gelée mais la couche de glace avait cédé sous son poids. Ils étaient rentrés penauds, trempés et transis de froid à la ferme, même la fessée n’avait pas pu les réchauffer. Alors le refrain d’une comptine sourdait de sa mémoire, un petit air de l’enfance qu’ils lui fredonnaient tous, à elle la petite dernière de la grande fratrie. L’amour dont elle avait été l’attention l’a submergea. Elle se souvenait des chants qu’ils lui avaient appris, des courses contre le vent qu’elle faisait cramponnée à Louis, des promenades passées à réciter le nom des plantes avec sa grand-mère, des traces de ses pas pour dessiner dans la neige, des marelles tracées par sa grande sœur Jeanne à l’aide d’un bâton dans la cour. Des années étaient passées depuis qu’elle ne s’était remémorée ses moments légers de la petite enfance. Son rire avait cédé la place à des larmes silencieuses. Cramponnée à la moto, Louise réalisait qu’elle ne rêvait plus, elle en avait perdu la capacité. Elle mesurait la tristesse qui s’était emparée d’elle, la distance avec son enfance où les rêves se confondaient avec la réalité. Elle avait eu trop peur du vide toutes ses dernières années passées avec Juste, elle avait été et fait ce qu’on attendait d’elle. Walter avait réveillé la femme libre, celle qui osait, ressentait et vivait. L’avait-elle tué pour le punir d’avoir ranimé son désir, pour qu’il ne la laissât pas seule vieillissante avec ses regrets et cette solitude. Qu’avait-il bien pu lui arriver pour qu’elle n’ait plus de rêves ?

Elle se demanda si les grenouilles grouillaient toujours autour de la mare, elle s’arrêta, coupa le moteur et tendit l’oreille. Soudain la déflagration d’une arme à feu, une douleur foudroyante dans la poitrine, une chaleur nouvelle dans son corps, un étourdissement, la mémoire qui vacille puis la moto. Louise gisait au sol. La nuit se fit silencieuse un court instant, les grenouilles reprirent leurs croassements effrénés.